L’IA, UNE AFFAIRE D’HOMMES ?

L’IA : UNE AFFAIRE D’HOMMES ?

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2019 à échelle mondiale, les femmes ne représenteraient pas plus de 20% des effectifs de programmation en IA. Et certains spécialistes situeraient même plutôt ce ratio autour de 10%. En France, la Fondation Femmes@numérique place, elle, ce chiffre à 15% pour l’ensemble des fonctions techniques (programmation, production, développement). Bataille de chiffre donc, mais au bout, toujours le même constat : les femmes manquent à l’appel sur le terrain technologique. Et plus cruellement sur celui de l’IA.

On pourrait feindre d’ignorer le phénomène mais ce serait compter sans la dégradation rapide d’une situation que rien ne semble endiguer (de 30% de femmes ingénieures dans les années 80, elles sont passées à seulement 15%) ; et sans les ravages sociétaux que ce déséquilibre ne semble plus en mesure d’empêcher : biais des algorithmes, isolement des développeuses en poste, enracinement culturel, exclusion des futures générations… Le verdict semble sans appel pour un secteur qui s’inquiète déjà d’autres débordements de ses technologies sur le terrain de l’éthique.

Alors que peut-on faire ? Les associations françaises qui ont pris le sujet à bras le corps (Duchess France, Women in AI…)  le clament haut et fort : l’éducation est la pierre angulaire d’une IA de long terme. Apprendre aux jeunes filles à coder, lever les stéréotypes du « geek » masculin et créer des « role models » féminins sont probablement les premiers moteurs du changement, ceux qui permettront de déconstruire le fameux modèle d’une informatique « pour les hommes et par les hommes » héritée des années 80. « Nous avons un programme éducatif Wai2GO qui vise à apprendre l’IA à différentes classes de jeunes filles, quel que soit leur niveau initial ; et nous utilisons de la robotique dans des ateliers dédiés pour créer une expérience engageante, leur montrer qu’elles peuvent elles aussi manipuler des robots sur le terrain », explique Hanan Salam, co-fondatrice de Women in AI.

Mais ce n’est pas suffisant : si l’on regarde les chiffres actuels, les classes de Terminale S seraient occupées à 46% par des filles… soit un équilibre relatif. C’est pendant les études universitaires puis lors de l’entrée sur le marché du travail que la désertion s’accentuerait. La faute à des environnements parfois trop masculins qui ne laissent pas suffisamment de terrain d’expression et d’affirmation aux dernières aspirantes. « En entretien avec des candidates, cela m’est arrivé d’avoir cette question : « Y a-t-il d’autres femmes dans l’équipe ? » », raconte Milena Le Mancq, recruteuse chez Kapten. Selon elle, ce serait surtout sur les fonctions data engineer et data scientist que le fossé serait le plus important, davantage que sur les fonctions de data analyst.

D’où le besoin de se réunir via des associations comme Women in AI ou Duchess France : « On s’est rendu compte qu’il y avait beaucoup de femmes qui se sentaient seules », témoigne Amira Lakhal, l’un des membres dirigeants de Duchess France. « On cherche à orienter nos ateliers sur le partage de connaissances parce que cela nous permet d’échanger sur les sujets de fond tout en créant un sentiment d’appartenance à un réseau ». Côté Women in AI, la valorisation passe par la création d’un trophée célébrant les fondatrices de sociétés d’IA en partenariat avec Cap Gemini, avec un total de trois prix remis. Valorisation, mentorat, networking, coaching en prise de parole… autant d’initiatives qui s’efforcent de pallier une situation endémique de déséquilibre : « Pour cette génération, difficile d’aller à l’encontre des chiffres, il faudra probablement attendre la prochaine génération pour tenter d’aboutir à une parité. Cependant, on peut encourager des femmes issues d’autres environnements professionnels à se former au code. Il n’est jamais trop tard ! » poursuit Amira Lakhal.

En attendant d’accéder à ce pool de futurs talents féminins, les entreprises commencent à se mobiliser sur le sujet, à la fois dans leurs services RSE mais aussi au sein des ressources humaines ou des équipes métiers. Le cercle InterElles réunissant des femmes de 14 grands groupes s’est ainsi lancé dans une étude pour savoir si les responsables d’équipes métiers IA avaient bien en tête cet objectif de revalorisation des effectifs féminins : selon les résultats, 55% des personnes interrogées ignoraient l’existence d’une telle démarche… preuve que le chemin est encore long. Quant aux services de ressources humaines ou aux cabinets de recrutement, ils sont encore hésitants sur la démarche à adopter, entre discrimination positive assumée et attentisme : « Je ne fais pas de ciblage spécifique « femmes » mais je note que certaines entreprises peuvent être sensibles à l’argument », explique Maïté Allain, responsable du cabinet Upward Data.

Reste que le quota est encore considéré comme un terrain miné et que les associations s’y refusent : « Trop blessant d’être remise en cause sur sa légitimité », pointe Amira Lakhal. Pourtant, en Norvège, l’Université de Sciences et Technologies de Trondheim a, elle, franchi le pas et proposé de lancer un recrutement sous quotas… avec pour résultat un bon de 7 à 40% de ses effectifs féminins.

Alors, peut-on vraiment aller contre la tendance ? « L’Intelligence Artificielle, pas sans elles ! » semblent crier Aude Bernheim et Flora Vincent dans leur dernier livre paru en mars 2019. Elles y reviennent sur le déséquilibre de genre observé dans l’IA et alertent sur les risques de biais encourus. Un livre préfacé par un certain… Cédric Villani. Preuve, peut-être, qu’à défaut de résultats chiffrés, le message, lui, semble bien passé.

Pour aller plus loin : Quelques initiatives Women in Tech

Women in AI

Duchess France

#SheMeansBusiness

Girls in Tech

Les Hackeuses

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