EN INDE, UN MARCHÉ ENCORE BALBUTIANT

EN INDE, UN MARCHÉ ENCORE BALBUTIANT

« Le Big Data en Inde, ce n’est pas encore tout à fait un marché de end-user, mais on commence à observer des taux d’adoption encourageants ». Avec CORP, Harrish Murugesan s’est établi à Bangalore en 2017 pour créer l’antenne locale de l’entreprise, et ses premières recherches sur les marchés d’innovation en pleine croissance l’ont naturellement porté vers le secteur du Big Data et de l’IA : « C’est un marché qui a le vent en poupe avec un taux de croissance impressionnant : 33,5% ! Mais on est encore beaucoup sur un marché de fournisseurs, avec des géants de l’IT qui s’efforcent de créer des solutions appliquées pour les revendre ensuite à l’étranger… »

L’IT en héritage

Ces géants de l’IT, tout le monde en Inde les connaît : Tata Consultancy Services (TCS), Wipro, Infosys, TechMahindra, HCL Technology. Ils ont prospéré dans les années 2000 sur un schéma d’organisation mondialisée qui est devenu le paradigme de l’IT indienne : l’outsourcing. Ou en termes plus techniques : le BPO (Business Process Outsourcing) et le KPO (Knowledge Process Outsourcing). Soit une offre de services supports, « back end », aux multinationales américaines ou européennes, avec un niveau de technicité et d’analyse plus ou moins développé (faible pour le BPO, élevé pour le KPO) : « Aujourd’hui, ces géants packagent des offres Big Data et Analytics couplées avec leurs services BPO et KPO, ce qui peut leur permettre de dégager encore davantage de ROI », explique Harrish Murugesan.

Mais ils ne sont pas les seuls à se lancer sur le marché prometteur du Big Data : quelques 700 entreprises, pour la plupart pure players analytics, s’engagent à leur tour dans la mêlée. Et parmi elles : plusieurs centaines de start-up. « L’économie indienne s’appuie de plus en plus sur les start-up, qui sont extrêmement valorisées au niveau post-graduate : on parle du second écosystème de start-up au monde, avec pas moins de douze licornes recensées et plus de 50 millions de dollars engagés par les venture capitals ». Même s’il n’a pas encore réussi à décrocher sa propre licorne en Inde, le Big Data fait également partie de la dynamique, avec un nombre multiplié par quatre entre 2013 et 2017, fruit des nombreux programmes de soutien lancés par les gouvernements (dont StartUp India, lancé en 2016 pour faciliter l’accès aux investissements bancaires).

Une fabrique d’ingénieurs

Comme pour les géants de l’informatique, la plupart de ces start-up viennent puiser dans le vivier des IIT (comprendre : Indian Institute of Technology, l’équivalent des écoles d’ingénieurs en Inde) pour se fournir en main d’œuvre qualifiée. « Le parcours universitaire traditionnel d’un étudiant indien dure environ quatre ans et, à la sortie, les stages de fin d’études au sein des grandes entreprises de l’IT vont souvent amener les jeunes diplômés à intégrer des fonctions de software architecture ou data analytics. Parfois certains choisissent d’aller compléter leur expérience à l’étranger (aux USA ou au Canada) avant de revenir : c’est véritablement après ces quelques années qu’ils intègrent des fonctions de data science appliquées ». Même si les IIT indiens sont très bien pourvus, la NASSCOM[1] (puissante fédération des industries de l’IT en Inde) ne cesse d’alerter sur le déséquilibre offre-demande en matière de talents : selon elle, les 78 000 étudiants formés en 2018 n’ont pas réussi à combler les attentes des quelques 140 000 offres d’emploi proposés dans le secteur. Et ce phénomène devrait s’accentuer en 2021, avec un « gap » estimé à 140 000 (soit 90 000 étudiants formés pour 230 000 offres d’emploi estimées).

Au Sud : La Big Data Belt

Raison pour laquelle la plupart des entreprises posent leurs bagages près des universités, le plus souvent au Sud de l’Inde. Des hubs comme Bangalore, Hyderabad ou Chennai attirent les sièges et filiales des entreprises IT face aux traditionnelles Bombay et Delhi, davantage tournées vers l’applicatif (finance, telecom, retail). Et au Nord, seule Pune réussit une timide percée. Selon une étude de 2013, si Bangalore reste le pool le plus connu, Hyderabad serait celui qui aurait connu la plus forte croissance lors des dernières années : depuis 2011 la ville accueille notamment l’INSOFE (International School of Engineering) qui délivre des formations universitaires reconnues en matière de Data science et de Big Data analytics (le magazine CIO.com a ainsi classé le diplôme de l’ISOFE parmi les 16 formations Big Data qui comptent le plus entre 2013 et 2016).

Le gouvernement local de l’Etat d’Andhra Pradesh (où se trouve Hyderabad) est d’ailleurs très offensif pour attirer les entreprises et développer des programmes d’incitation : la création de clusters industriels fait ainsi partie de son agenda économique et l’annonce en 2018 de l’ouverture de 4 nouveaux clusters IT semble conforter ces ambitions. « En Inde, ce sont les gouvernements locaux qui sont en première ligne sur les politiques sectorielles : dans le Big Data, on pourra retrouver beaucoup d’incitations du côté des Etats de l’Andhra Pradesh, du Maharastra ou encore du Karnataka », explique Harrish Murugesan.

L’Etat indien à la manoeuvre

Mais l’Etat central n’est pas en reste et affiche un soutien appuyé au secteur technologique : lancé par le Premier Ministre Nahendra Modri en 2015, le programme Digital India vise ainsi à généraliser l’emploi des technologies au cœur de l’appareil d’Etat. En clair : dématérialiser de nombreuses procédures administratives en attribuant un identifiant unique (le « aadhaar ») à chaque citoyen indien (soit 1,3 milliards de aadhaar attribués). Une initiative qui cherche notamment à désenclaver certains territoires isolés, mais qui reste parfois décrié pour son manque de sécurité liée aux données. L’Inde ne bénéficie pas certes pas (encore ?) de politique de protection de données personnelles « à la RGPD », mais les signaux semblent commencer à converger : en 2011, l’Information Technology Act, pierre angulaire de la régulation des données numériques, intègre un amendement de dédommagement des citoyens en cas de fuite de données.

« Nous avons besoin de faire de l’intelligence artificielle en Inde et aussi de la rendre utile pour l’Inde » : cette déclaration d’intention de Nahendra Modri en février 2018 lors du lancement d’une fondation « IA for good » par deux milliardaires indiens Romesh et Sunil Wadhwani témoigne bien de l’ambivalence indienne. D’une part, un besoin immense pour une population de 1,3 milliards d’habitants (donc 500 millions d’internautes quotidiens) et d’autre part, des technologies encore captées par des élites. Des initiatives dans le domaine de la santé (identification des pôles de tuberculose, détection des bébés en sous-poids) ou de l’agriculture (détection des risques de sécheresse ou de parasitisme) commencent à voir le jour, sous l’impulsion de fonds privés ou de l’organisme central de transformation, le Niti Aaayog.

Le momentum est proche côté end-user

Reste que le Big Data est encore une affaire privée et que sa progression au sein des entreprises reste moins rapide que dans les autres pays : sur le seul secteur du Cloud, les dépenses incriminées ne représenteraient que 6% du total des dépenses informatiques, là où la moyenne mondiale s’établirait plutôt autour de 8%, voire 12% dans les pays occidentaux. Cependant, sur cette question, les chiffres de croissance semblent converger vers un proche « momentum », avec 30% de croissance annoncée par NASSCOM pour les prochaines années.

« Les organisations les plus matures commencent à envisager l’IA/ML non plus comme une spécialisation mais véritablement comme un moyen de résoudre des problèmes », déclarait récemment Dakshinamurthy V Kolluru, le fondateur et président de l’INSOFE. Une affirmation renforcée côté analytics par l’étude que son université a publiée conjointement avec le magazine Analytics India en novembre 2018, et qui établit le revenu du secteur de l’analytics, du Big Data et de la data science à 2,7 milliards de dollars (il représentait environ 1 milliards en 2013 selon NASSCOM). « L’adoption est en train de progresser, confirme Harrish Murugesan, mais elle est très variable en fonction des secteurs : finance, telecom et e-commerce sont bien sûr en pointe. Mais l’industrie, l’énergie, les infrastructures ont encore du mal à se convertir ». A ce titre, les investissements générés par le programme Make in India pourraient bien accélérer la transformation du secteur industriel…

« Le business du Big Data est encore en phase de construction, conclut Harrish Murugesan. Mais l’Inde connaît une phase d’accélération globale qui se traduit dans les indicateurs : on parle du 3e marché mondial en 2025 et d’un taux de croissance de 7% ». Alors, investir ou ne pas investir dans le Big Data en Inde ? En 2019, le classement Doing business a placé le pays à la 77e place sur 190, lui faisant ainsi gagner… 23 rangs. Peut mieux faire, certes ; mais la trajectoire semble toutefois prometteuse…

Pour en savoir plus :

  • La presse spécialisée : Siliconindia, Analytics India Magazine
  • Les événements : AIR Summit, Bangalore / Data Science congress, Bombay
  • Le site de référence : www.nasscom.in (site de la NASSCOM)

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